les trois batailles 1/2

réédition

Comment le jeu d’échecs peut être comparé à l’amour
Le jeu d’échecs peut être comparé convenablement à l’amour à cause des nombreuses et diverses oppositions qu’on y trouve et qui ressemblent aux batailles. J’en vois trois en particulier.
La première bataille est dans le cour du jeune amoureux quand la nature le pousse à s’intéresser à l’amour, au moment où il commence à remarquer la beauté des jeunes filles qu’il rencontre sur son chemin. Et lui, qui avait l’habitude d’être indifférent à toutes, commence à mettre entre elles une différence et à orienter son imagination davantage vers l’une plus que vers les autres. Alors cette bataille s’amorce en lui : d’une part, l’amour lui montre la beauté de celle à laquelle il s’arrête, son joli corps, sa simplicité et ses manières plaisantes, et les nombreuses grâces qui sont en elle. En son cour s’engendre alors un plaisir qui l’incline à aimer celle-ci plus que toutes les autres. Par contre, quand il se ravise, il se met à résister et n’obéit plus au mouvement de l’amour ; il se blâme lui-même et se dit que ce serait folie de lui vouer son cour outre mesure. Mais à la fin, après plusieurs débats et hésitations, l’amour le travaille tant et lui remémore tellement la beauté de la jeune fille et son excellence, que, pris et vaincu, il lui abandonne son cour et son amour et accepte de se consacrer à elle.
La seconde bataille se passe aussi à l’intérieur de l’amant. Après qu’il s’est ainsi abandonné à l’amour, il se débat entre des pensées et des considérations contradictoires ; il lui arrive parfois d’être joyeux, content, et d’avoir bon espoir d’obtenir l’amour qu’il désire ; parfois au contraire, il est triste et abattu, et il lui semble qu’il perd sa peine et qu’il lui est impossible de venir à bout d’une si grande entreprise, au point d’en devenir comme désespéré. Tantôt il rit, tantôt il pleure ; parfois il s’estime heureux d’avoir une si belle amie et se félicite de l’amour qui l’a mise sur son chemin, parfois il maudit l’heure où il l’a connue et se sent malheureux de se lancer dans une entreprise si difficile, où il y a tant de périls et de peines. Parfois il reprend courage et se dit que le lendemain, dès le lever du jour, il ira quoi qu’il arrive au lieu où demeure son amie et lui avouera son amour. Mais bientôt il se ravise et pense qu’il ne serait pas bon d’y aller à cette heure-là, ou encore, s’il s’y rend, il n’ose pas se montrer à elle ni lui dire son sentiment de peur d’être rejeté ou d’être vu, et alors il se retire et s’en retourne tout confus.

Evrart de Conty « le livre des échecs amoureux » vers 1400 – source la BNF

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